Rencontre entre Anaïs Belouassa-Cherifi et la CGT de la ville de Lyon

Anaïs Belouassa-Cherifi :
30 ans candidate pour la liste « Faire Mieux Pour Lyon » liste présenté par La France Insoumise

CGT VDL : Quelle est votre vision du dialogue social ?
ABC : Par mon histoire et mon engagement, j’ai été syndicaliste étudiant, donc tout ce qui est dialogue social avec les institutions, ce sont des choses que j’ai pu pratiquer, notamment avec les rapports de force pour obtenir des avancées…
Si je me place d’un point de vue de maire, c’est bien sûr d’être à l’écoute des syndicats et des agents, parce que je considère que ce sont eux qui ont l’expertise sur le terrain, ce sont eux qui sont au plus proche de la réalité.
Moi, je mise beaucoup sur la manière de « coconstruire ». J’aspire à ce que les politiques publiques mises en place soient ancrées dans la réalité du terrain, car si on prend la logique comptable des libéraux, potentiellement on gagne plus d’argent en écoutant la réalité plutôt qu’en essayant d’imposer une vision. Et par ma tradition militante, je sais que l’on se nourrit beaucoup de ce que nous disent les usagers et les agents, car ce sont eux qui sont dans la vie quotidienne.

CGT VDL : Quelle est votre conception du rôle du service public territorial dans une ville comme Lyon ?
ABC : En deux mots : centrale et essentielle. Pour moi, le service public, c’est la condition d’accès au droit pour toutes et tous. Dès lors que le service public marche correctement, vous n’avez plus de rupture d’égalité et de droit. En tant que municipalité progressiste et humaniste, on se doit de donner tous les moyens pour avoir des services publics qui marchent, où on n’a pas des agents qui souffrent. Tout ce que l’on voit sur la volonté des libéraux d’externaliser certains services ou d’accueillir les usagers dans des guichets uniques, pour moi, tout cela est vraiment néfaste : ça permet d’éloigner les citoyens du bien commun, parce que les services publics, c’est un bien commun.
Et pour moi, si les services publics marchent bien, si on a une bonne relation entre les agents et la population, c’est comme ça qu’on va vers une société plus égalitaire.
J’ai beaucoup dit au début de la campagne : lorsque la politique nationale ne peut plus répondre aux aspirations des gens et que l’État de précarité dans lequel se trouve notre pays s’aggrave, il faut qu’on ait des politiques municipales ambitieuses.
Pour moi, c’est vraiment le devoir de faire mieux, d’essayer de penser des projets de manière structurelle. Par exemple, la cantine scolaire gratuite répond à un enjeu de santé publique, à un enjeu d’écologie quand on utilise des produits en circuit court. Nous avons chiffré à peu près 100 à 120 emplois supplémentaires pour un retour en régie publique, afin d’opérer aussi bien la cuisine que la logistique. Il faut penser un projet de société où les services publics restent essentiels et centraux dans la vie des citoyennes et des citoyens. D’ailleurs, parce qu’on a vu qu’un enfant sur trois arrivait le ventre vide à l’école, on a aussi proposé la mise en place du petit-déjeuner. On considère qu’on ne peut pas étudier dans de bonnes conditions quand on a le ventre vide et qu’on est un enfant. Ça construit une rupture d’égalité quand on considère que l’école doit être la première marche de l’escalier vers la République.

CGT VDL : Les agents municipaux subissent une charge de travail croissante et un manque d’effectifs dans de nombreux services. Comment comptez-vous améliorer concrètement les conditions de travail dans la fonction publique territoriale ?
ABC : De manière générale, il faut penser à la façon dont les agents territoriaux sont présents dans les services publics, comment on essaie de prioriser la diminution du temps de travail sur les métiers les plus pénibles et en tension, dans un premier temps, pour aller vers les 32 heures pour l’ensemble des agents.
Il y a aussi la question des salaires : en payant correctement, en recrutant, en arrêtant la contractualisation, il faut titulariser. La formation permet aussi d’avoir des agents qui se projettent sur leur avenir et leur carrière, ça permet d’avoir une stabilité sur leurs poste et dans l’emploi. Il faut aussi, je le redis, mieux payer les agents, car le temps partiel subi, il n’est pas possible qu’une ville comme Lyon ait autant de temps partiels, qui sont souvent des femmes avec des contrats précaires. On sait après quelles sont les conséquences : retraite bien moindre, des conditions d’accès au droit moindres. C’est aussi repenser un projet de société derrière tout ça. Notre objectif, c’est l’augmentation des salaires, la titularisation, l’amélioration des conditions de travail, avec peut-être, pourquoi pas, dès l’arrivée à la mairie, la mise en place d’un audit pour comprendre quelles sont les difficultés là où on a externalisé le service et voir comment on peut réinternaliser tout ça en faisant du recrutement et en allant vers les 32 heures. Par exemple, les critères de pénibilité : 4 critères ont été supprimés par Macron – manutention manuelle de charges, postures pénibles, vibrations et agents chimiques dangereux. Tout cela, des agents de la ville le vivent encore. Pourquoi ne pas travailler à une indemnité particulière lorsque il y a des métiers difficiles, avoir une convention avec les syndicats pour faire un plan structurant de transformation ?
Il y a aussi une question à se poser : combien coûtent les emplois précaires et l’intérim ? Cela coûtent beaucoup plus cher à la ville ! Nous, nous voulons des emplois titulaires, avec une carrière qui avance, des agents formés Cela permettera de lutter contre la désaffection des . Il faut avoir un plan global.
Une question démographique se pose aussi : dans les années qui viennent, beaucoup d’agents arriveront à l’âge de la retraite. À force de désaffection, pour les services publics, va-t-on pouvoir assurer les postes manquants ? Les problèmes d’effectifs existent déjà dans certains secteurs. Nous, on a surtout envie de partager l’amour de l’engagement pour le service public et redonner de la force à la titularisation, car si on reste sur le schéma actuel, on aura besoin de toutes les personnes qui candidateront à la ville.
Les conditions de travail et la pression sur les services provoquent des burn-out, des gens qui sont pressurisés par des logiques d’entreprise. Par ailleurs, la ville doit aussi s’engager dans une logique de prévention et être très attentive à tous les signalements de harcèlement, de sexisme, de racisme, de LGBTphobie. Le service public n’est pas imperméable à la société, que ce soit avec les usagers ou avec des collègues.

CGT VDL : Allez-vous garantir le maintien du statut de la fonction publique territoriale face aux tentations de « management privé » ou d’externalisation des missions ?
ABC : Tout à fait. En tant que députée, j’ai beaucoup intervenu dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale contre le gel du point d’indice. Il faut, en tant que municipalité, réfléchir sur les contractuels : il n’est pas normal qu’un contractuel soit dans une situation précaire pendant 4 ans.

CGT VDL : Face à la hausse des burn-out dans les services, quelles mesures de prévention et de santé au travail envisagez-vous pour les agents municipaux ?
ABC : J’ai un peu répondu lors des questions précédentes. La première des choses, c’est le recrutement pour éviter la pression sur les services avec une charge de travail trop importante.
Il faut se poser la question : pourquoi tant d’agents passent à 80 % pour préserver leur santé ? Peut-être à cause du sous-effectif, peut-être à cause du recours aux contractuels qu’on doit former en permanence à cause du grand turn-over. Il y a encore la question du temps de travail et des 32 heures pour les métiers à forte pénibilité.
Je le redis, mais je suis extrêmement favorable à réintroduire les 4 critères de pénibilité supprimés en 2017, en tout cas en les faisant apparaître dans une « convention collective » pour avoir un régime indemnitaire mis en place lorsque l’on est concerné par un de ces 4 critères. Pour revenir sur la question des burn-out, il faut un service qui puisse opérer des contrôles quand il y a des suspicions. Par exemple, dans un service où il y a beaucoup de turn-over, avoir des points d’alerte pour ne pas arriver à des personnes au bout du rouleau, mais aussi qu’il y ait des interlocuteurs pour un aspect préventif. Je considère qu’on ne doit pas arriver à ce genre de situation, il faut les prévenir.

CGT VDL : L’inflation a réduit le pouvoir d’achat des agents territoriaux. Êtes-vous favorable à une revalorisation salariale municipale complémentaire au point d’indice, notamment via l’IFSE ?
ABC : Comme nous avons déjà pu le dire, il faut à la fois faire évoluer la grille de salaire et aussi augmenter l’IFSE.

CGT VDL : Les agents de catégorie C restent les plus exposés à la précarité et à la pénibilité. Comment entendez-vous mieux reconnaître ces métiers essentiels (entretien, restauration, aide à la personne, éducation, etc.) ?
ABC : Nous avons déjà abordé la mise en place d’une prime de pénibilité en prenant en compte tous les critères de pénibilité, y compris ceux retirés en 2017. Si l’on prend la catégorie C des agents de la ville, ce sont les agents d’entretien exposés aux produits chimiques, ce sont les agents des crèches ou les ATSEM qui vont avoir à porter des enfants. Donc, c’est important d’avoir une revalorisation des primes sur les questions de pénibilité. Ce sont ces agents chez qui on doit mettre en place les 32 heures dans un premier temps.

CGT VDL : Le management dans le public s’inspire de plus en plus du privé, au risque d’effacer le sens du service. Quelle place accorderez-vous à la participation des agents dans la définition des politiques publiques locales ?
ABC : C’est à la fois avoir des consultations, mais pas juste écouter, il faut entendre. Par exemple, si demain un adjoint pouvait consulter l’ensemble des services et solliciter les agents pour leur demander quelle serait la meilleure façon de mettre en place les choses, quels seraient les meilleurs moyens, les meilleures façons sur les conditions de travail, sur le nombre de personnes à recruter, sur les lieux où il y a besoin de monde, etc…
Et puis, en même temps, avoir de bonnes relations avec les OS, qui sont bien souvent les premiers interlocuteurs du fait de leur proximité avec les agents, en l’absence de processus pour faire remonter plus globalement la parole des agents.
On ne peut pas appliquer un management du privé. Ces dynamiques de management du privé méconnaissent le sens et l’objectif même du service public, qui est de servir l’intérêt général, pas les intérêts particuliers. C’est ce qu’on voit par exemple à l’hôpital… On a affaire à des usagers, pas à des clients, et nous insistons sur le fait qu’il n’y a pas à rentabiliser le service public.

CGT VDL : Quelles garanties pouvez-vous donner pour que les décisions budgétaires nationales ne se fassent pas au détriment des services publics et de leurs agents ?
ABC : Déjà, il va falloir budgétiser les choses. Je suis d’accord, il y a une stratégie de l’État de donner moins de dotations pour que les collectivités soient moins autonomes. Il va falloir faire de Lyon un îlot de résistance face à la volonté de l’État de mettre la main sur la libre administration des collectivités. Par exemple, sur le retour en régie de la restauration, il y a des choix budgétaires à faire. Quand on fait les calculs de ce que cela coûte aujourd’hui, aux alentours de 10 millions d’euros, avec le retour en régie, cela nous coûterait 8 millions, soit près de 2 à 2,5 millions d’économies par rapport à aujourd’hui. Cette économie permet d’agir sur l’amélioration de la nourriture bio, locale, etc., mais aussi de pouvoir agir sur l’amélioration des conditions des agents.

CGT VDL : La loi de transformation de la fonction publique a été imposée par le gouvernement au détriment de la qualité de vie et de la santé des agents. Êtes-vous prêt à rouvrir la discussion sur cette loi et à défendre, localement, une organisation du temps de travail plus juste et plus humaine ?
ABC : Tout à fait. L’une de mes premières grosses mobilisations, c’était la loi Travail, ça a été très structurant pour nous.

CGT VDL : Quelle est votre position à propos de la réduction du temps de travail à 32 heures sans perte de salaire ?
ABC : Déjà, les 32 heures pour les services à forte pénibilité, et regarder au cas par cas pour combler les 3 heures de moins par agent. Si nous les mettons en place pour tous tout de suite, nous devrions embaucher 700 à 750 agents. Il faudra donc planifier de 2026 à 2028 pour opérer cette transformation pour les agents de la catégorie C, et ensuite de 2028 à 2030 pour le reste des catégories. Les 32 heures peuvent aussi favoriser la formation pour moins de porosité entre les catégories. Pour répondre à l’obligation de mise en place des 1 607 heures, nous nous proposons de mettre en place les 32 heures comme une expérimentation d’un dispositif et donc de voir comment, à budget constant, on peut faire des choix sur la question.

CGT VDL : Pouvez-vous garantir que vous n’attaquerez pas le droit de grève, en particulier dans les crèches et les écoles ?
ABC : Le droit de grève est un droit constitutionnel, on n’y touchera pas, y compris dans l’optique de ne pas mettre en difficulté les agents. Par exemple, dans une crèche, il n’y aura pas de service minimum : on ne met ni en difficulté les agents ni en difficulté les enfants. Donc, c’est ferme, et on trouve des solutions alternatives.
Ils ont droit de faire grève, nous ne reviendrons pas non plus sur la grève à l’heure. Il y a aussi le rôle du politique : est-ce que c’est de taper sur ceux qui font le sale boulot tous les jours, ou est-ce que, au contraire, c’est d’appuyer, de soutenir, d’offrir une caisse de résonance ?

CGT VDL : Êtes-vous favorable à l’élargissement de la prime SEGUR à d’autres professions, notamment dans la filière technique ?
ABC : Bien sûr ! À tous les agents.

CGT VDL : Quelle est votre vision des œuvres sociales à destination des agents, donc une question qui concerne le COS ?
ABC : Cela permet aussi de jouer sur l’attractivité du métier, ça permet aussi d’avoir des aides pour partir en vacances et pallier à certains manques et agir sur l’émancipation. Ce sont les mouvements de gauche qui ont demandé le droit aux vacances, c’est logique, la déclinaison à la ville.

CGT VDL : Face à la crise écologique, comment articuler transition environnementale et justice sociale dans les services municipaux ?
ABC : Nous, nous avons une vision de l’écologie transversale et populaire. Par exemple, la question des bâtiments, de la dégradation du foncier : il y a une priorité sur la rénovation pour lutter contre les bouilloires et les passoires thermiques. Avoir froid ou extrêmement chaud sur son lieu de travail, c’est impossible, ce n’est pas acceptable.
Il y a aussi la question de l’amiante dans les écoles, qui est une question de santé et d’écologie, la question de l’alimentation dont on a déjà parlé.
Après, il y a aussi la question métropolitaine sur les déplacements pour que les agents aient accès à des tarifs préférentiels.

CGT VDL : Y a-t-il dans votre programme une compétence municipale que vous entendez renforcer particulièrement ?
ABC : La cantine, mais aussi l’ouverture de 1 000 places de crèches. Il en manque aujourd’hui 4 500, et y compris mieux les répartir sur les arrondissements, travailler sur les bureaux-vacances pour avoir du foncier disponible. Il y a aussi la question des centres de santé municipaux sans dépassement d’honoraires et sans tarification à l’acte, où on peut mettre en place, pour les agents qui y travailleront, la prime SEGUR.

CGT VDL : Quelle est votre position sur la sécurité, la police municipale et la vidéo-protection ?
ABC : Nous, nous voulons un moratoire sur les caméras et la vidéo-surveillance : ça ne sert pas à grand-chose et ça coûte extrêmement cher. Par contre, je suis pour faire en sorte que ce coût soit réinvesti dans la formation et le recrutement d’agents qui permettent la mise en place d’une police de proximité présente sur le terrain. Il y a bien sûr la question plus régalienne, celle du désengagement de la police nationale sur le terrain, laissant justement la police municipale aller plus loin que leur mission, laissant un sentiment d’insécurité, laissant des revendications d’armes létales. Moi, je ne suis pas favorable à ce que la police municipale ait des armes létales : ce n’est pas leur mission. Leur mission, c’est la tranquillité publique, la médiation et la circulation.

CGT VDL : L’état des bâtiments publics de la ville de Lyon laisse parfois à désirer. Cela a un impact direct sur les conditions de travail des agents et la qualité de l’accueil des usagers. Quelle action un maire peut-il mener pour pallier ce problème ?
ABC : Cette question, nous y avons répondu sur la question de l’environnement.
Conclusion ABC : Je voudrais ajouter un élément de méthode et de cohérence. On nous dit : « que l’on va reprendre les mesures nationales de la LFI puis les appliquer telles quelles sur la ville. » Oui, on le fait, car on assume notre discours de cohérence entre le niveau national et local, et avoir une mairie insoumise, c’est se battre pour les valeurs qui sont aussi portées au niveau national. Et si on ne peut pas le faire à cause d’un État libéral qui nous empêche de mettre en place certaines mesures, c’est la garantie que les députés, les sénateurs et ceux qui portent la voix de la LFI, présents dans les institutions nationales, se battent en faveur de ces mesures. Par exemple, sur les questions des salaires et des grilles, c’est d’assurer de la cohérence à tous les niveaux de la négociation et de la mise en œuvre.

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